Une courte vidéo du créateur de contenu camerounais Real Nsoh Nde a récemment ravivé une conversation inconfortable : pourquoi certaines personnes d’origine africaine, en Europe, en Amérique du Nord, en Amérique du Sud, et même en Afrique, refusent-elles de s’identifier comme Noires ? Pourquoi certaines personnes métisses ou à la peau plus claire prennent-elles parfois leurs distances avec les Africains à la peau plus foncée ? Et pourquoi tant de jeunes Africains migrent-ils vers l’Occident non seulement pour des raisons économiques, mais aussi avec la conviction implicite que la valeur, le prestige et l’excellence se trouvent ailleurs ?
La question est douloureuse : les Africains détestent-ils d’être Africains ?La réponse courte est non.
Mais la réponse longue est plus complexe, et plus urgente.
L’héritage colonial : une identité sous pression
Pendant des siècles, l’Afrique n’a pas seulement été colonisée politiquement et économiquement ; elle l’a aussi été psychologiquement. Les systèmes coloniaux européens ont profondément remodelé l’éducation, la religion, les langues et les aspirations culturelles. Des générations entières ont grandi en apprenant davantage sur les monarchies européennes que sur les empires africains, davantage sur les guerres étrangères que sur les résistances africaines, davantage sur la littérature occidentale que sur les traditions narratives africaines.
Ce n’est pas un hasard. Les chercheurs parlent de soft power, le pouvoir d’influencer à travers la culture, les médias et les idées. Lorsque les enfants africains grandissent en regardant des super-héros américains, des mangas japonais, des émissions françaises et des séries britanniques, tout en voyant rarement des productions locales de grande qualité, le message subconscient est clair : la valeur vient d’ailleurs.
Cela ne signifie pas que les Africains se détestent consciemment. Mais cela suggère que leur perception a été façonnée de l’extérieur pendant des décennies.
Migration et quête de validation
La migration économique vers l’Europe ou l’Amérique du Nord est souvent présentée uniquement comme une recherche d’opportunités. Et effectivement, les inégalités structurelles, l’instabilité économique et les défis de gouvernance poussent beaucoup à partir. Mais les décisions économiques ne sont jamais totalement séparées de l’identité.
Lorsque le succès est constamment associé à « l’étranger », le continent finit par ressembler à une salle d’attente temporaire. La « terre du colonisateur » devient non seulement un lieu d’avancement financier, mais aussi de validation sociale.
C’est là que peut naître un complexe d’infériorité.
Il se manifeste subtilement :
– Prendre ses distances avec l’identité « africaine » à l’étranger
– Préférer les esthétiques occidentales aux esthétiques africaines
– Consommer majoritairement des médias étrangers tout en minimisant les productions locales
– Associer l’excellence à la validation extérieure
Tout le monde ne ressent pas cela. En réalité, de nombreux Africains, sur le continent et dans la diaspora, revendiquent activement leur identité africaine. Mais la fracture existe suffisamment pour mériter réflexion.
L’industrie créative : un champ de bataille culturel
Cette tension est particulièrement visible dans le secteur de la bande dessinée et de l’animation.
Partout sur le continent, des créateurs construisent des univers impressionnants, enracinés dans la mythologie africaine, dans les réalités urbaines contemporaines, dans des visions afro-futuristes et hybrides. Les Comics Africains et les Webcomics africains se développent. Des artistes indépendants créent des propriétés intellectuelles capables de rivaliser en qualité et en imagination avec les standards internationaux.
Pourtant, de nombreux fans africains se tournent encore spontanément vers les mangas japonais ou les comics américains.
Les arguments avancés ?
« C’est plus mainstream. »
« C’est plus intéressant. »
« C’est mieux produit. »
Mais remarquez l’expression souvent utilisée : « ce à quoi nous sommes habitués ».
Cette habitude a été construite sur des décennies. Le manga japonais n’est pas devenu dominant en un jour. Les comics américains n’ont pas toujours été des géants mondiaux. Ces industries ont d’abord été soutenues localement, parfois malgré leurs imperfections.
Les créateurs africains reçoivent rarement cette même patience.
Si une histoire puise dans la tradition, certains disent qu’elle est « trop tribale ».
Si elle montre une Afrique moderne, certains disent qu’elle « force ».
Si elle explore l’afro-futurisme, on la juge « irréaliste ».
Le problème est souvent moins la qualité que la perception.
Les otakus et l’imaginaire global

Parlons franchement : la culture anime est puissante. Le Japon a investi stratégiquement dans l’exportation culturelle. Les jeunes Africains qui ont grandi avec Naruto, Dragon Ball ou One Piece ont développé des attachements émotionnels forts à ces univers.
Mais lorsque l’admiration devient exclusive — lorsque tout ce qui est local est rejeté avant même d’être exploré — cela révèle un déséquilibre.
Ce n’est pas uniquement la faute des fans. Les gouvernements africains ont historiquement peu investi dans les industries créatives. Les politiques publiques, les subventions et les financements pour l’animation et la bande dessinée restent limités.
Pendant que d’autres pays formaient leur jeunesse à travers leurs récits culturels, l’Afrique a largement externalisé son imaginaire.
Et l’imaginaire façonne l’identité.
Les Africains détestent-ils l’Afrique ?
Non. Mais certains ont intériorisé des récits qui diminuent l’Afrique.
Le colorisme — où la peau plus claire est parfois socialement valorisée — reflète des hiérarchies héritées de la colonisation. Le fait de se distancer de la « négritude » à l’étranger peut être une stratégie de survie dans des sociétés où la noirceur a été marginalisée.
Mais survivre n’est pas la même chose qu’être fier.
Pourtant, un mouvement inverse est en marche. Nollywood, autrefois moqué pour ses faibles budgets, est aujourd’hui l’une des plus grandes industries cinématographiques au monde. L’afrobeats domine les classements internationaux. Les créateurs africains de mode redéfinissent les podiums mondiaux.La même renaissance est en cours dans les Comics Africains et les Webcomics, mais elle nécessite un soutien constant du public.
La représentation comme bouée identitaire
Pour les jeunes Africains, se voir en héros est essentiel.
Voir des villes comme Douala, Lagos, Nairobi ou Johannesburg représentées en scènes épiques compte.
Voir la mythologie africaine adaptée en sagas futuristes compte.
Voir des personnages qui leur ressemblent sauver le monde compte.
Les histoires ne sont pas seulement du divertissement. Ce sont des systèmes de renforcement identitaire.
Si les enfants grandissent ancrés dans des récits où les Africains sont les protagonistes, et non des figurants, ils intériorisent confiance et ambition.
Il ne s’agit pas d’applaudir la médiocrité. Les standards doivent rester élevés. La critique constructive est nécessaire. Mais les industries locales ont besoin d’espace pour grandir
Le changement psychologique nécessaire
La vraie question n’est peut-être pas : « Les Africains détestent-ils être Africains ? »
Mais plutôt : a-t-on appris aux Africains à sous-estimer leur propre production culturelle ?
Le statut « mainstream » se construit. Il ne s’hérite pas.Choisir des Comics Africains et des Webcomics locaux n’est pas un acte de charité. C’est un investissement dans la souveraineté narrative.
Un futur fondé sur la confiance culturelle

Le XXIe siècle n’est pas seulement une compétition économique. C’est aussi une compétition culturelle.
Si l’Afrique ne raconte pas ses propres histoires, quelqu’un d’autre le fera à sa place.
La nouvelle génération de créateurs africains est prête. Ce qu’il faut maintenant, c’est un écosystème solide : soutien du public, politiques publiques ambitieuses, infrastructures industrielles.
Car l’identité n’est pas qu’une question de fierté — c’est une question de pouvoir.
Et le storytelling est l’un des outils les plus puissants qui soient.
FAQ – Questions fréquentes
1. Les Africains détestent-ils être Africains ?
Non. La majorité des Africains expriment une grande fierté pour leur culture et leur héritage. Les tensions observées reflètent surtout l’héritage colonial, le colorisme et l’influence des médias mondiaux.
2. Pourquoi certains Africains préfèrent-ils les contenus étrangers ?
Des décennies d’exposition aux médias occidentaux et asiatiques ont créé une forte familiarité. Le manque d’investissement public dans les industries créatives locales a également freiné leur développement.
3. Les Comics Africains sont-ils en croissance ?
Oui. Les Comics Africains et les Webcomics connaissent une croissance rapide grâce aux plateformes numériques et à l’intérêt pour les récits afro-futuristes et mythologiques.
4. Comment les médias influencent-ils l’identité africaine ?
Les médias façonnent les perceptions du succès, de la beauté et de l’héroïsme. Une représentation équilibrée renforce la confiance identitaire.
5. Que faut-il pour renforcer l’industrie créative africaine ?
– Plus de politiques publiques favorables
– Des financements pour l’animation et la BD
– Un engagement accru du public local
– Une réforme éducative valorisant l’histoire et la culture africaines
– Des collaborations panafricaines et internationales
L’Afrique ne se déteste pas.
Mais réparer les fractures de perception exige un effort conscient — à travers l’éducation, les politiques publiques et surtout les histoires que nous choisissons de raconter.
Car lorsque les Africains contrôlent leurs récits, ils contrôlent leur avenir.




